Les technologies informatiques ont considérablement modifié les professions de l’édition. Les métiers d’éditeurs, d’imprimeurs et de libraires, qui étaient relativement stabilisés depuis le xixe siècles, évoluent de façon accélérée. S’il existe toujours des petits éditeurs artisans, l’industrie du livre est en train de se professionnaliser.
Depuis une trentaine d’années, avec l’arrivée de l’ordinateur, le monde de l’imprimé a connu des mutations importantes : la composition en plomb a été remplacée par la photocomposition et la pao, et une chaîne du tout-numérique se met progressivement en place.
Ces technologies numériques bouleversent la carte des métiers des arts graphiques. Rien de commun entre le travail d’un photograveur il y a dix ou quinze ans et aujourd’hui : au travail méticuleux et artisanal des couleurs au pinceau ont succédé les réglages sur le plan de travail virtuel d’Adobe Photoshop. Les métiers évoluent, certains disparaissent d’autres se dessinent.
La chaîne graphique a été la première à évoluer mais, depuis une dizaine d’années, avec les ctp et les machines d’impression numérique, la chaîne d’impression connaît elle aussi d’importantes transformations. Des progrès énormes ont été réalisé dans la production prépresse et la gravure directe, sur film d’abord puis directement sur plaque, sur plaque dans la presse ou directement dans la presse elle-même.
Le ctp (Computer to Plate ou Computer to Press), dont s’équipent progressivement et assez rapidement tous les imprimeurs, permet à présent de s’affranchir de l’étape des films. Il n’est plus nécessaire de sortir et de rassembler pas à pas les quatre films Cyan Magenta Jaune Noir avant de graver les plaques. Les travaux remis sous format pdf sont directement réglés, sur une machine qu’on nomme l’imageuse, et qui créée des pages électroniques pour l’imposition, lesquelles sont instantanément transmises sur le ctp qui grave les plaques. Le travail en prépresse devient donc essentiel : les éditeurs doivent avoir la maîtrise de leurs fichiers et des formats, les imprimeurs quant à eux doivent avoir la maîtrise des flux et pouvoir conseiller leurs clients et remédier aux défaut éventuels de leurs fichiers.
Ces progrès, en matière de prépresse et de gravure directe, ont été suivi par l’invention de l’impression numérique qui, à son tour, bouleverse le paysage de l’impression. Après dix années d’existence, l’impression numérique s’impose en tant que procédé d’impression de premier plan. Ses rendus gagnent en diversité de traitement et en qualité, elle permet des gains de temps importants et une rationalisation de la production puisque les fichiers informatisés sont directement transmis de l’ordinateur à l’imprimante, sans étape intermédiaire. L’impression numérique permet une réduction considérable des stocks, aussi bien pour l’imprimeur, puisque la production est lancée lorsque la commande est confirmée, que pour l’éditeur qui peut imprimer de petites quantités d’ouvrages et réimprimer suivant la demande. Ainsi, pour ne citer que quelques maisons, les éditions de L’Harmattan, qui produisent énormément et s’efforcent d’économiser sur chaque chaînon du processus d’édition, font imprimer leurs ouvrages en petites quantités chez Corlet numérique. Les éditions Le Manuscrit et Cylibris, deux « éditeurs en ligne », utilisent quant à eux le système dit de « l’impression numérique à la demande » : dès qu’un livre est commandé, il est imprimé au nombre d’exemplaires voulu et ce dans un délai minime. Nous sommes donc bel et bien de plus en plus dans un contexte de production rationalisée à l’extrême, en flux tendus.
[1] Jouve a, entre autres travaux, réalisé les sites Web de l’Assemblée nationale, de Francis Lefebvre ainsi que le Recueil Dalloz en ligne, elle a fournit l’interface et le moteur de recherche principal de la banque de données en propriété industrielle Plutarque mais aussi, par exemple, du système de gestion de la base de données des ouvrages copiés du cfc (Centre Français d’exploitation du droit de Copie).
La diffusion/distribution est un maillon essentiel de la chaîne du livre qui, en France, tourne autour du système de l’office. C’est un secteur très sensible, le nerf de la guerre de l’édition qui cristallise bon nombre des conflits de la profession. Car pour qu’un livre soit visible sur les tables des libraires, il faut qu’il soit bien distribué ; et pour être largement distribué, il faut s’allouer les services, coûteux, d’un distributeur possédant une grande force de frappe ; car enfin c’est la totalité du chiffre d’affaires de l’édition, hors vente de droits, qui transite par ce relais. Aussi, devant un tel enjeu, ce n’est pas un hasard si des éditeurs se sont battus et se battent toujours pour contrôler cet outil, garder la mainmise sur ce segment : d’où, par exemple, la création de la Sodis par Gallimard, en 1972, après son divorce avec Hachette. Ce n’est pas un hasard non plus, comme on le verra plus loin, si certains petits éditeurs tentent aujourd’hui de se sortir de ce goulot d’étranglement en utilisant les capacités de diffusion d’Internet.
La diffusion/distribution est un secteur industriel qui nécessite des investissements très lourds en capitaux et en matériel et une grande bataille se joue entre les gros diffuseurs/distributeurs, qui se dotent de centres logistiques à la pointe de la technologie et investissent dans des systèmes d’informatisation toujours plus poussés. Ces investissements lourds expliquent en partie les phénomènes de concentration de ce secteur. Dernièrement, le rachat du Seuil par La Martinière a donné naissance à la structure de distribution Volumen, née du mariage entre la propre structure de diffusion/distribution du Seuil et Diff Edit, celle du groupe La Martinière.
Comme le rappelle André Imbaud, pdg de la Sodis, dans un dossier de Livres Hebdo[2] consacré à la diffusion/distribution, ce secteur est constitué de trois flux : un flux physique (les pérégrinations des ouvrages), un flux financier (les chiffres d’affaire des éditeurs) et un flux d’information (les chiffres de ventes, sorties et réassorts, de perte, retours, les caractéristiques physiques des livres : dimensions, poids, etc.) lequel « est devenu capital ». Les plus gros distributeurs français (Hachette, Interforum, Sodis, ud, Volumen, mds, Dilisco) font donc en sorte de contrôler au mieux ces flux d’information, de faire remonter le plus rapidement possible les données vers les éditeurs et les libraires, d’augmenter la qualité des informations transmises, d’établir une traçabilité complète des ouvrages.
Ainsi, Valérian Bessac, directeur général d’ud, explique que « l’avantage de l’information, c’est de pouvoir tout gérer en temps réel ». Et de préciser qu’ud a atteint « l’objectif zéro papier » : tous les intervenants sont guidés et assistés grâce à des terminaux portables à radiofréquence. Chez Dilisco, spécialisé dans la diffusion/distribution d’ouvrages scolaires, depuis janvier 2003 les éditeurs clients peuvent consulter, chaque matin, via Internet, le détail de l’activité arrêtée la veille au soir à 17 heures.
Le paysage de la diffusion, de la distribution et de la commercialisation des livres est bouleversé par les possibilités de vente en ligne. Comme l’ont bien senti tous les tenants de la nouvelle économie, Internet est un formidable vecteur d’image qui offre, à disposition des libraires et des éditeurs, des capacités inédites de promotion et de diffusion de leurs ouvrages ainsi que des moyens très fins pour mieux cibler les lecteurs, prendre en compte leur goût, suivre leur demande, et les tenir informer.
Avec l’essor de l’Internet grand public, au milieu des années 90, de nouveaux acteurs sont arrivés sur la scène du livre : les librairies en ligne, sur le modèle d’Amazon, qui vendent des ouvrages papier en ligne, et les librairies virtuelles, sur le modèle de Numilog, qui vendent surtout des livres sous forme de fichiers numériques téléchargeables et consultables sur pc et autres supports électroniques.
Devant le succès rencontré par les librairies en ligne (Amazon, Alapage, Chapitre…), les grandes librairies comme les Fnac ou les Virgin ont été bien forcées de suivre le modèle de la vente en ligne et de développer d’autres services et offres promotionnelles. Quant aux librairies « indépendantes », qui résistent tant bien que mal, elles sont nombreuses à développer des sites Internet qui, s’ils sont pour l’essentiel des sites vitrines (par opposition aux sites marchands de vente de produits en ligne) permettent de tenir les lecteurs informés des événements qui se tiennent dans les librairies (rencontres, signatures, lectures, expositions), notamment grâce aux newsletters, et de créer des systèmes de fidélisation de la clientèle.
Amazon, géant de la distribution électronique, est la plus grande librairie du monde. Son commerce repose sur l’idée qu’Internet offre la possibilité de rayonnages infinis.
Fondée à Seattle, en 1995, par Jeff Bezos, Amazon s’est rapidement étendue et a ouvert des succursales en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et au Japon. Amazon a également diversifié les produits qu’elle propose à la vente, passant ainsi des livres aux jeux vidéos et maintenant, aux États-Unis, aux produits de beauté !
Après plusieurs années d’investissements et de pertes, Amazon réalise maintenant des marges confortables. Surtout, elle a réussi à se faire un nom, à forger sa marque, à se faire une assise solide dans le nouveau secteur de la vente en ligne. Tous les internautes connaissent Amazon, au moins de nom, et lorsqu’on pense à un site marchand, Amazon est sans doute le nom qui vient en premier à l’esprit de bien des personnes. Internet Retailer, un site américain d’information spécialisé sur la vente en ligne, a publié en juillet 2004 une étude (Top 300 Guide, cf. www.internetretailer.com/top300) sur les sites marchands aux États-Unis : Amazon y apparaît comme le champion toutes catégories du e-commerce. On précisera que cette étude s’est basée sur des critères comme le volume des ventes réalisées via Internet en 2003, le taux de croissance, l’audience du site, et le panier moyen du e-consommateur. On y apprend que le chiffre d’affaires 2003 des ventes en ligne d’Amazon atteignait 5,264 millions de dollars !
En France, Amazon a vu le jour en été 2000, au moment où les fantasmes sur la nouvelle économie et ses business angels ainsi que sur la disparition programmée du livre amené à être remplacé, pensait-on alors, par l’e-book allaient bon train.
Le développement assez spectaculaire d’Amazon n’a rien d’étonnant si on considère tous les services que cette librairie en ligne est en mesure d’apporter à ses clients. Son catalogue frise l’exhaustivité, on peut commander des livres anglais, si on cherche un livre allemand il suffit de se connecter au site allemand d’Amazon, on peut réaliser ses commandes de n’importe où dans le monde et les livraisons sont très rapides, de 24 à 48 heures généralement, selon la commande et l’adresse de livraison.
Les autres librairies en ligne se développent bien et Fnac.com est d’ores et déjà un des magasins Fnac qui vend le mieux.
Numilog est la première librairie virtuelle francophone. Contrairement aux librairies en ligne, elle ne propose pas aux internautes l’achat de livres traditionnels mais de livres numériques multiformats. Elle s’inscrit donc dans la logique de l’e-book et propose des sélections d’e-books au format pdf, en Mobipocket prc, en Microsoft lit, et aussi une sélection « d’audios e-books ».
Assez curieusement, alors que l’e-book (entendu comme support) a été un échec retentissant, Numilog résiste et tend à se développer. Ainsi, elle distribue les ouvrages de plus de 45 éditeurs francophones, dont les prestigieux Gallimard, Denoël, pol, Phébus. Toutefois, elle ne distribue ni ne vend les nouveautés de ces éditeurs, mais des ouvrages qui ont déjà deux à trois ans d’existence. Des extraits des livres sont téléchargeables gratuitement.
La survie de Numilog tient sans doute à ce qu’elle a su diversifier ses activités. À côté de la diffusion et de la vente de livres numériques, Numilog a effectivement développé deux autres activités : NumilogCompo et NumiDRM (Digital Rights Management). Sous l’appellation NumilogCompo, Numilog propose aux entreprises et aux particuliers un service d’édition numérique : mise en forme de contenus et mise en place d’une stratégie d’édition multiformats associant imprimé et nouvelles technologies. Avec NumiDRM, Numilog propose aux entreprises de vente de contenus en ligne, de créer, sur leur site, leur propre service de téléchargement sécurisé comprenant une solution de gestion des droits numériques.
Au contraire des librairies en ligne, les librairies virtuelles font donc le pari du développement des supports de lecture numériques. Sur son site, Numilog décrit en ces termes son positionnement : « Numilog vous propose de réunir avec un seul interlocuteur ces trois éléments clés d’une stratégie globale dans l’édition numérique. »
Les éditeurs ont mis du temps à réaliser ce que pouvaientt leur apporter la construction et le développement d’un site Internet, certainement parce qu’ils considéraient ce support comme un concurrent à l’univers de l’imprimé plutôt que comme un allié à mettre au service d’une politique éditoriale. Certains, comme Philippe Picquier, ne se sont toujours pas dotés de cet outil. Beaucoup n’y ont songé que relativement tardivement, dans le courant 2000-2001, alors que, pour donner un ordre de comparaison, la quasi totalité de la presse française avait déjà pignon sur rue dans l’univers du virtuel et offrait gratuitement ses colonnes à l’attention de l’internaute. Aussi le journaliste Alain Salles faisait-il remarquer, comme amorce à un article intitulé « Les éditeurs apprivoisent la Toile » [4] :
Un an plus tôt seulement, en 1999, un tour d’horizon des sites Internet des éditeurs français tournait rapidement court. La plupart n’en avait pas. D’autres se contentaient d’un historique de la maison et d’un mot du président sur le bon usage des nouvelles technologies.
Aujourd’hui, la plupart des éditeurs de littérature générale ont développé un site dont ils se servent comme d’un outil de promotion, de diffusion, de fédération et de relais entre les auteurs et les lecteurs. Globalement, on peut distinguer trois cas de figure : il y a d’abord les sites qui, au détriment de la défense des auteurs et de l’image des filiales éventuelles du groupe, insistent sur l’identité de la maison ou du groupe, c’est le cas par exemple du site d’Albin Michel, qui se contente de faire figurer l’historique de la maison, le catalogue, les meilleures ventes et les à paraître sans offrir de contenus spécifiques aux internautes ; puis ceux qui, au contraire, offrent des ressources aux lecteurs, comme la possibilité d’avoir accès à des interviews d’auteurs ou à des extraits d’ouvrages ; enfin, il y a les sites qui offrent aux professionnels du secteur, et notamment aux journalistes, la possibilité d’utiliser le site pour télécharger des dossiers de presse, des communiqués de presse, etc. À ces trois catégories, il faudrait bien évidemment ajouter l’utilisation d’une plateforme Intranet par certaines structures type Hachette, utilisation qui permet notamment de créer des groupes de travail en réseau.
Certains éditeurs de littérature ont bien compris qu’il allait de leur intérêt, et de celui des auteurs qu’ils défendent, d’exploiter, à travers leur site, des outils multimédias et des contenus éditoriaux spécifiques à Internet, et en tout cas d’utiliser leur site comme moyen de communication directe avec les lecteurs. Pocket, par exemple, fait de la publicité, dans ses livres, pour son site Internet. Ainsi, sur chaque 3e de couverture des livres Pocket, figure une publicité quadrichromie pleine page invitant les lecteurs à se rendre sur le site pour lire des extraits d’autres romans, suivre l’actualité de l’auteur, découvrir d’autres auteurs, et découvrir le magazine en ligne de Pocket !
Il reste néanmoins que, au regard par exemple des sites Internet des éditeurs de bd, l’utilisation de ce « média des médias » par les éditeurs de littérature reste peu spectaculaire et inventive. Quelques démarches intéressantes sont cependant à souligner. Nous en retiendrons deux : le site des éditions du Seuil et le site des éditions pol.
Le site des éditions du Seuil, sous la rubrique « Seuil TV », propose aux internautes des interviews d’auteurs. Il s’agit là, sans aucun doute, d’une valeur ajoutée, qui permet aux lecteurs internautes de découvrir un auteur, ou bien d’écouter la parole d’un auteur qu’il connaît déjà, et avec lequel il a construit un lien affectif : quel plaisir ça a été pour nous, de voir et d’écouter Antoine Volodine, lui qui entretient un certain mystère autour de sa personne !
Le site des éditions pol va encore plus loin. Il diffuse un feuilleton gratuitement et, surtout, tous les auteurs francophones publiés par les éditions pol lisent un extrait d’un de leur ouvrage que l’internaute peut visualiser. On peut, par exemple, voir et entendre Emmanuel Hocquard nous lire un extrait de L’Invention du verre, Valère Novarina nous lire un extrait de Devant la parole, Jean Rolin, nous lire un extrait de Chrétiens, etc. Là encore, c’est une façon efficace et attrayante de resserrer les liens entre l’auteur, l’éditeur et le lecteur, surtout que les lecteurs d’œuvres romanesques entretiennent un rapport complexe et affectif, non seulement avec l’objet livre (la couverture, le touché et l’odeur du papier…), mais avec l’image personnelle qu’ils se font de l’auteur. En outre, à une époque où, concurrencées par la télévision et autres médias, les lectures à haute voix, publiques ou privées, se sont faites rares, et parce que précisément la télévision n’ouvre qu’avec réticence ses audiences à la littérature, retrouver, par le médium Internet, la possibilité de renouer avec l’écoute de la littérature est une réelle opportunité.
Enfin, on tempérera un peu nos
propos
en précisant bien que ces deux
sites ne sont tout de même pas des modèles d’ergonomie et
d’interaction, et
que, dans l’ensemble, les éditeurs ont encore beaucoup d’efforts
à faire pour
« apprivoiser la Toile » !