La façon dont les éditeurs ont tenté d’exploiter les ntic, que ce soit au travers d’Internet ou de produits comme des cédéroms, pour exploiter leur catalogue et mettre en valeur des contenus éditoriaux, change radicalement selon les secteurs. Alors que les éditeurs du secteur scolaire et du secteur de l’encyclopédie ont très vite investi dans la conception d’outils multimédias, les éditeurs d’autres secteurs ont été plus lents, plus prudents voire méfiants.
Beaucoup de paramètres sont à prendre en compte. Ainsi la nature même des encyclopédies et des dictionnaires, qui fonctionnent en « mode hypertexte traditionnel », et dont la lecture est circulaire et fragmentaire, s’accorde très bien avec Internet.
L’impact d’Internet sur le secteur de l’édition scientifique est très fort et tient, d’une part, aux contraintes structurelles, de type économique et sociologique de ce secteur, et d’autre part, au fait que les scientifiques n’éprouvent globalement aucune réticence envers ce type d’outils, bien au contraire !
L’édition scientifique est un secteur très particulier qui cumule les singularités. Pour aller rapidement, nous évoquerons quatre caractéristiques structurelles fortes : les auteurs et les lecteurs sont les mêmes personnes, ce sont tous des chercheurs ; pour faire avancer leur carrière, ces chercheurs doivent publier le plus d’articles possible ; les auteurs de ces articles abandonnent leurs droits d’auteurs, ils ne sont généralement pas rémunérés ; les revues scientifiques coûtent très cher, un abonnement annuel à une revue scientifique peut atteindre jusqu’à 21 000 dollars.
Dès 1991, au début d’Internet, un physicien américain a crée un dépôt en ligne de prépublications : http://www.arxic.org. Chacun peut y déposer ses travaux et consulter ceux des autres, le seul problème ici étant celui de l’absence d’autorité, de l’absence de contrôle actif par les pairs. Ce type d’initiative a rencontré un franc succès et beaucoup d’autres dépôts libres existent, comme en France hal (Hype Article en Ligne ; http://hal.ccsd.cnrs.fr/), sur lequel on soumet et on consulte librement (parfois avec des liens vers d’autres dépôts libres comme arxiv.org) des articles scientifiques.
Du côté des initiatives de publication en ligne entreprises par les éditeurs, citons le bundle d’Elsevier : en démarchant les bibliothèques, premières abonnées des revues scientifiques, Elsevier leur propose, pour une somme légèrement supérieure à celle qu’elles paient déjà pour le lot de revues auquel elles sont abonnées, de pouvoir consulter en ligne les articles de la totalité des revues publiées par Elsevier.
Dans le secteur des sciences humaines et sociales, différentes expériences de publication en ligne qui s’inscrivent elles aussi, comme l’open access, du côté de l’idéologie du libre ont été menées.
Revues.org, un site qui fédère 35 titres de revues françaises dans le champ des sciences humaines et sociales, fonctionne sur le même principe que les agrégateurs de contenus évoqués précédemment à ceci près que tout ou partie des documents qui y sont recensés sont consultables gratuitement. Revues.org s’identifie clairement, comme elle l’indique sur sa page d’accueil, comme un acteur de « l’édition électronique scientifique ». Dans sa rubrique À propos, Revues.org se définie comme :
Une fédération de revues en sciences humaines et sociales qui défend une conception ouverte de l’édition scientifique. La constitution d’une véritable édition en ligne d’accès gratuit est un enjeu éditorial, scientifique et démocratique majeur. La mise en valeur de revues existant déjà sur papier, mais également de revues spécifiquement électroniques, participe au désenclavement international de la recherche française et à son émancipation de circuits de distribution et de lecture trop souvent confinés. Enfin, l’adoption innovante du support électronique rend possible de nouvelles formes d’édition, qui restent largement à inventer.[1]
Le travail d’édition et de diffusion de Revues.org s’articule donc autour de deux axes. D’un côté elle agrège, fédère des revues de sciences humaines et sociales dont, selon les accords passés avec ces dernières, elle peut mettre la totalité ou une partie du contenu consultable gratuitement en ligne, de l’autre, elle produit des contenus d’édition en ligne, notamment des analyses de sites Internet, afin de constituer un lieu de référence et de légitimité à l’intérieur de l’immense bibliothèque virtuelle qu’est Internet.
À côté de cette expérience très similaire au mouvement de l’open access, des éditeurs d’ouvrages de sciences humaines et sociales ont peu à peu ouvert leur catalogue à Internet et ont échafaudé le concept du lyber, c’est-à-dire d’un livre qui existe à la fois sous format papier achetable de façon classique en librairie et sous forme de fichier numérique librement téléchargeable.
Michel Valensi, fondateur des éditions de l’Éclat, éditeur spécialisé dans la publication d’ouvrages sur la philosophie, sur l’histoire de la pensée juive et sur la linguistique, est à l’origine de cette initiative. En 2000, date symbolique entre toutes, date où l’ouragan Internet a déferlé sur la France, les éditions de l’Éclat ont publié Libres enfants du savoir numérique[2]. Cet ouvrage était en fait le premier lyber, objet que Michel Valensi, dans son Petit traité plié en dix sur le lyber, définit conceptuellement en référence à la licence libre élaborée par l’informaticien Richard Stallman[3]. Dans ce même traité, Michel Valensi s’est engagé à « mettre, dans un délai raisonnable et aux conditions énoncées ci-dessus, la quasi totalité de son catalogue sur le site. » Il a tenu son engagement et la plupart des titres de son catalogue sont aujourd’hui librement consultables en ligne.
[1] Nous soulignons.
[2] Blondeau (O.) et Latrive
(F.) [Dir.], Libres enfants du savoir numérique. Une
anthologie du
« libre », L’Éclat, 2000. www.freescape.eu.org/eclat/.
[3] Avec l’aide de juristes, Richard Stallman créée en 1989 la General Public License (gpl) et l’association Free Software Fondation dont le but est de promouvoir le libre. Par opposition aux logiciels propriétaires qui ne donnent pas accès à leur code source, les logiciels libres, sous licence gpl, rendent disponibles leur code et peuvent donc être modifiés et améliorés par tout utilisateur, cf. : www.opensource.org.
[4] Bien au contraire, les éditions de la Découverte ont passé un contrat avec la librairie virtuelle Numilog : on peut donc acheter sous plusieurs formats numériques certains de leurs ouvrages les plus grand public.
Dans le domaine littéraire, ces nouvelles pratiques d’édition liées à l’Internet sont plus marginales que dans les domaines du scolaire, de l’édition scientifique et technique, ou de l’édition de sciences humaines. Et comme dans le cas de l’édition scientifique en ligne, et de l’édition de sciences-humaines en ligne, la publication de textes de fiction sur Internet accuse la même fracture entre, d’un côté, les tenants du Libre et, de l’autre, les tenants d’un système de publication en ligne moins révolutionnaire, plus calqué sur le système classique de l’économie éditoriale (rétribution et protection de la propriété intellectuelle, système de prévention contre la contre-façon, Digital Rights Management, etc.).
La lecture d’œuvres littéraires, qu’il s’agisse de la lecture d’un classique, d’un poème surréaliste, d’un roman de science-fiction ou encore d’un polar, est avant tout une lecture de plaisir, une lecture liée à l’affect. Et dans ce rapport de plaisir, l’objet livre tient une place cruciale, plus importante que dans le cas de la lecture d’un ouvrage technique, lecture qui vise avant tout à acquérir un savoir-faire et où le rapport au livre est déplacé : on ne lui demande pas, en premier lieu, d’être beau, agréable à regarder, de prendre une jolie place dans sa bibliothèque, mais d’être suffisamment clair et bien structuré pour faciliter la compréhension.
Effectivement, un lecteur de science-fiction aura envie de tenir en main un livre avec de belles illustrations futuristes propices à le transporter dans un univers autre, et un lecteur de poésie aura, lui, envie que le texte qu’il lit respire, qu’il possède un souffle typographique servi par les blancs du papier. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’un internaute soit plus enclin à consulter sur écran, télécharger et imprimer un document de type technique ou professionnel que le dernier roman de Stephen King[1].
Pourtant, le Web littéraire
est très étoffé. Il forme une petite galaxie
en constante extension : sites d’auteurs, sites d’ateliers
d’écritures,
forums littéraires, sites de chercheurs en littérature et
en science du
langage, revues littéraires en ligne se multiplient. De la
même façon, on
recense de nombreuses initiatives de publication de textes de
littérature en
ligne, mais, systématiquement, celles-ci émanent de
nouveaux et de petits
éditeurs. Quelle est la raison de ce découpage
systématique ? Pourquoi les
éditeurs de littérature nés avant l’apparition d’Internet
ne s’intéressent-ils pas plus à tous ces
phénomènes ? Et comment ces
éditeurs d’une nouvelle génération
travaillent-t-ils ?
[1] Le célèbre écrivain américain a tenté une expérience d’auto-édition via Internet qui a tourné court. Il a d’abord proposé au téléchargement gratuit le premier chapitre de The Plant, récit dans lequel une plante sauvage envahit les maisons d’édition de livres de poches leur apportant richesse et succès en échange de chair et de sang. Les lecteurs avaient la possibilité de payer volontairement l’auteur, qui avait bien précisé que la fin de l’œuvre ne serait divulguée que si un nombre suffisants de lecteurs versait un paiement. Au bout du quatrième chapitre, Stephen King a brutalement arrêté la publication, insatisfait par le nombre de lecteurs/payeurs.