deuxième partie

Les initiatives et expériences conduites dans le domaine littéraire

A/ Qu’est-ce que l’« édition en ligne » ?

Il est plus difficile de répondre à cette question qu’il n’y paraît. D’abord parce qu’il existe aujourd’hui, dans tous les secteurs de l’édition, une multiplicité de structures d’édition en ligne aux ambitions, aux formules, aux catalogues diamétralement différents. Ensuite parce qu’il est parfois difficile, sur Internet, de bien délimiter ce qui relève ou ne relève pas de l’activité éditoriale : un blog peut-il être compris comme relevant d’une activité éditoriale ? Un forum de littérature sur lequel des internautes postent des récits, commentent ces post et élisent les meilleurs, ou bien un site d’écriture collective de textes de fiction peuvent-ils être compris comme relevant du champ de l’édition en ligne, même s’ils en sont à la périphérie ? Enfin, parce que les acteurs de l’édition en ligne n’ont sans doute pas encore eux-mêmes fait le tour des possibilités offertes par l’Internet, que la publication et la diffusion de textes via Internet demandent des compétences d’édition nouvelles, et qu’un modèle économique stable et rentable reste à inventer.

Pour faciliter notre étude, nous adopterons la définition suivante : un éditeur en ligne propose des textes, qu’il a choisi et qu’il défend, sous forme de fichiers numériques téléchargeables, gratuitement ou non.

1) La littérature en ligne

Dès lors qu’on s’intéresse aux éditeurs électroniques qui publient des textes de littérature, il faut nécessairement s’interroger sur les formes que peuvent prendre des textes littéraires en ligne et observer l’état de l’offre disponible.

Trouve-t-on, sur Internet des textes différents de ceux qu’on trouve en librairie ? Certains genres s’adaptent-ils mieux à la diffusion sur Internet ?

Globalement, l’internaute trouvera trois grandes catégories de textes en ligne : des textes classiques, tombés dans le domaine public ; des textes contemporains ; enfin des textes qui ne sont plus vraiment des textes et qui font appel à des liens hypertextes ou hypermédias.

Des textes classiques mis en forme de façon traditionnelle.

Un texte littéraire disponible en ligne peut tout à fait bien être un texte classique, édité de façon traditionnelle, à cela près qu’il est disponible sous une forme numérisée. Ce sont d’ailleurs ces types de textes littéraires qui sont aujourd’hui les plus nombreux sur la Toile. Beaucoup de maisons d’édition en ligne se sont effectivement créées, qui s’occupent d’éditer des textes tombés dans le domaine public. C’est le cas, en France, des éditions Mozambook, des éditions Le Boucher et des éditions la Chasse au Snark qui mettent en page des textes de la littérature française classique, mettent en place autour de ces textes tout un appareil critique (notes, préfaces, bibliographies, etc.), établissent des recueils ou des anthologies de textes.

Des textes modernes mis en forme de façon traditionnelle.

Les textes littéraires en ligne peuvent également être des textes modernes (dans le sens où ce sont des créations contemporaines, des premiers romans, des inédits, etc.) mis en forme, là encore, de façon tout à fait traditionnelle. C’est le travail que réalise la plupart des éditeurs de nouveautés en ligne, comme les éditions Le Manuscrit, les éditions Cylibris ou les éditions Hache. On remarquera que l’offre des premiers romans et des romans de genre (science-fiction, polar, fantastique, heroic-fantasy) prédomine. Effectivement, comme le remarque Olivier Gainon[1], fondateur des éditions Cylibris qu’il dirige : « Normalement, ce n’est pas rentable d’éditer des nouveaux romans, avec la publication en ligne, ça le devient : c’est cette réflexion qui est à l’origine de l’aventure de Cylibris. »

Des textes ayant recours au multimédia et/ou à l’hypertexte.

Enfin, il existe des textes de littérature en ligne qui font appel à des éléments multimédias (des images, des sonorités, des vidéos ponctuent le dire, sont incluses en citations/images) et qui ont recours aux hypertextes.

Cette catégorie se subdivise elle-même en deux types de textes : ceux qui recourent de façon légère, par petites touches à ces procédés, et dont la lecture linéaire reste la règle, et ceux qui, à l’inverse, multiplient les liens hypermédias. Ces derniers ont été construit dans le souci délibéré de rompre avec le texte statique, de telle sorte qu’ils cassent le pacte de lecture traditionnel pour mettre en place de nouveaux modes de lecture, de nouveaux mode de parcours des textes fondés sur le survol, l’écrémage, le choix, l’interaction. Ces textes s’émancipent peu à peu et tendent à s’éloigner de la catégorie textuelle proprement dite, puisqu’ils intègrent beaucoup de propriétés propres à l’image.

On regroupe ordinairement ces textes sous la dénomination de littérature hypertuelle mais, à l’intérieur de cette même catégorie, divers « sous-genres » existent (voir III B/ Un nouvel imaginaire). La littérature hypertextuelle, qui compte à peine plus d’une décennie d’existence, est un phénomène tout à fait nouveau, en rupture totale avec les schèmes millénaires des pratiques littéraires. Si elle fait renaître la vieille utopie de l’Art total, c’est-à-dire d’un art monde plus vrai que le monde et qui sache convoquer en lui tous les arts différents, on peut aussi légitimement se demander si la littérature hypertextuelle est véritablement de la littérature, si elle n’est pas plutôt une catégorie distincte, autonome.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les éditeurs en ligne ne publient pas de littérature hypertextuelle et se contentent souvent de mettre en page de façon tout à fait classique, tout à fait « gutembergienne », les textes de littérature qu’ils publient. Beaucoup d’œuvres hypertextuelles en ligne existent cependant, mais elles sont auto-éditées, auto-diffusées. Plusieurs facteurs expliquent cette désaffection, cette apparente démission des éditeurs envers tout un champ nouveau de la littérature (ou avoisinant) : la méfiance des éditeurs envers un genre en friche qui n’a pas encore fait ses preuves et qui n’a pas de lectorat suffisamment important pour mettre en place un système d’édition rentable ; la piètre qualité de la majeure partie des œuvres hypertextuelles ; la nécessité de maîtriser toutes les techniques du multimédia, avec tous les investissements et les compétences nouvelles que cela suppose ; le fait que ces œuvres s’auto-suffisent, déjà mises en ligne sur un site, elles n’ont pas vraiment besoin d’un éditeur mais d’une reconnaissance que la presse, on-line ou off-line, pourrait très bien lui apporter.

2) Ecrire et lire en réseaux

L’arrivée d’Internet a bouleversé nos pratiques quotidiennes d’écriture et de lecture et notre rapport au temps. Contrairement à tout ce que les technophobes craignaient, l’Internet ne s’est avéré n’être ni un concurrent ni un frein à l’univers de l’imprimé et à l’univers du texte : il en est au contraire l’aboutissement. L’univers d’Internet, c’est le sacre du texte. Certes, d’un texte bousculé par les images, les animations, mais d’un texte tout de même, et qui plus est d’un texte omniprésent, d’un hypertexte qui renvoie au texte dans une sorte de ronde vertigineuse infinie.

Internet est devenu indispensable pour se documenter, avoir accès à des documents de toute nature et élargir ses connaissances. Là où il y a quelques années encore, il fallait réunir une solide énergie pour se constituer des dossiers, là où il fallait envoyer des courriers par la poste, désormais quelques clics suffisent pour télécharger des dossiers de l’onu, pour consulter des journaux étrangers, ou tous les principaux titres de sa presse nationale quotidienne, pour écouter des radios du monde entier, pour discuter à distance avec des amis ou des collègues expatriés. Internet a été une véritable révolution, dont nous ne percevons pas toujours encore bien les enjeux et les conséquences à moyen et à long terme.

Désormais, les populations équipées d’un ordinateur et d’une connexion Internet consacrent des heures à… la lecture et à l’écriture de textes ! On s’envoie des courriers électroniques à tour de bras, on raconte et on partage ses passions sur son blog, on tchate avec ses amis, avec un journaliste, un politicien ou un écrivain, on télécharge et on s’échange de la musique, des vidéos, et bien sûr, des textes.

L’écriture céleste ou skywriting.

Certains chercheurs, notamment des historiens du livre, considèrent qu’Internet a opéré une fusion entre certaines qualités propres à l’oral et d’autres propres à l’écrit. Steven Harnad, un chercheur anglais spécialisé en psycholinguistique, a écrit de nombreux articles à ce sujet, dans lesquels il s’est amusé à développer la notion de skywriting, traduite en français par « écriture dans le ciel » ou « écriture céleste ».

En anglais, cette expression se réfère aux avions qui sillonnent le ciel en traînant des bandeaux publicitaires.

Steven Harnad a repris cette expression pour désigner toutes les formes d’écriture (que ce soit par le biais du courrier électronique, de la messagerie instantanée, des messages postés sur les forums, etc.) diffusées sur Internet et éventuellement réutilisables en citations par des lecteurs-auteurs célestes.

Pour Steven Harnad, ces formes d’écriture rompent avec la dichotomie entre la communication orale, caractérisée par l’immédiateté, l’interaction entre plusieurs émetteurs-récepteurs mais aussi la volatilité, et la communication écrite, caractérisée par la stabilité de son message et aussi par le rapport décalé, asynchrone, qui unit l’émetteur et le récepteur.

À certains égards, d’ailleurs, le courrier électronique condense le meilleur des traditions orale et écrite : tout en étant potentiellement presque aussi rapide que les échanges verbaux synchrones, il préserve la possibilité de conserver une trace écrite et ménage si besoin un temps de réflexion « hors ligne » entre les réponses, ce qui n’est pas le cas du dialogue spontané en temps réel. Il présente une autre caractéristique remarquable (qui lui vaut d’être appelé « écriture céleste » ou « ciélographie »), à savoir qu’un seul locuteur peut s’adresser simultanément et en temps quasi réel à plusieurs. (…) De même que leur public « vivant » inspirait aux bardes des prouesses de créativité de plus en plus grandes, dans leurs élaborations en temps réel (toujours improvisées avec les moyens du bord) de la tradition orale, de même les « écrivains célestes » d’aujourd’hui savent, lorsqu’ils composent un texte (ou un commentaire sur un texte d’autrui) et l’envoient à une liste, que presque instantanément des tas d’autres gens le liront et que certains leur répondront (presque instantanément).[2]

Ce concept peut paraître anodin à une personne peu familière d’Internet, qui pensera tout de suite à ces messages groupés véhiculant blagues idiotes ou rumeurs qui encombrent nos messageries. Pourtant, il permet de rendre compte avec simplicité et efficacité de ces nouveaux usages qui font partie du quotidien d’un nombre exponentiel de personnes et qui commencent à modifier certains de nos rapports sociaux, dont notre rapport à la littérature.

Un jeune écrivain peut maintenant tester à loisir ses fragments poétiques grâce aux forums et aux messageries électroniques : il sait très rapidement ce qui plaît au lecteur, ce qui lui déplaît, et conserve des traces écrites de tout ce processus. Il peut aussi entretenir des relations suivies avec l’ensemble de son lectorat sur son blog, qui peut lui servir comme d’un outil stratégique, comme d’un levier pour naviguer à travers le champ littéraire tel que définit par Bourdieu. Et, comme on le verra plus loin, la notion d’auteur est mise à mal par l’univers d’Internet, comme si les pratiques des copistes du Moyen-Âge ou bien les pratiques de convocation du littéraire propre aux sociétés de tradition orale (récitations publiques, joutes, répétitions, transformations, effacement de l’individualité, improvisations) revenaient au goût du jour.

À de nouvelles pratiques de lecture, une nouvelle typographie.

Chacun de nous est donc en passe de devenir un « écrivain céleste », position qui implique que nous devenions des « lecteurs célestes ». Et, effectivement, nous multiplions nos lectures sur écran, même si nous avons toujours tendance, pour des raisons de commodité évidentes, à imprimer les textes. Articles de presse, courriers électroniques, compte-rendus de réunions ou autres documents professionnels, échange de fichiers entre internautes : la liste est longue.

Bien évidemment, lorsque nous naviguons sur le Web à la recherche d’informations ou lorsque nous lisons des textes sur écran, nous n’adoptons pas les mêmes modes de consultation et de lecture des documents que lorsque nous lisons un ouvrage papier. Partis à la recherche d’information, nous ouvrirons documents sur documents, relayés par des liens hypertextes, développant une lecture rapide de consultation à l’inverse de la lecture séquentielle. Une fois le bon document trouvé, on naviguera à l’intérieur de son corps, on balaiera le texte jusqu’à trouver le point qui nous intéresse, développant une lecture fragmentaire. Cela ne veut pas dire que nous ne lirons plus des textes dans leur totalité, bien heureusement, mais que nous nous adaptons au marché : il ne faut pas oublier que l’économie de l’information est passée de la rareté à l’abondance, et aujourd’hui à la surabondance ; nous devons donc développer des itinéraires entre les signes pour nous y retrouver.

François Richaudeau, autre chercheur en psycholinguistique, est un de ceux qui se sont penchés sur ce problème. Mais l’originalité de son analyse réside en ce qu’elle conduit à une critique de notre code typographique. Car, comme le fait remarquer l’auteur, depuis 1928, date à laquelle a été publié en France un premier code typographique, les règles sont restées pour ainsi dire inchangées, pleines de bizarreries et de contresens, alors que nous sommes passés de la composition au plomb à la photocomposition et au numérique. C’est pourquoi Richaudeau, à la fin de son ouvrage Des Neurones, des mots et des pixels, demande à « la respectable profession de l’édition un grand coup de balai dans ce fatras pseudo typographique et linguistique. »[3]

Ce faisant, Richaudeau propose d’adopter plusieurs nouveautés, notamment pour les textes destinés à être diffusés sur Internet et dont les lectures, loin d’être linéaires et continues, se réalisent en survol, en écrémage, en discontinu, en zapping. Selon lui, une typographie adaptée à ces nouveaux modes de consultation des textes devrait mettre en relief des mots repérables, des phrases repérables et des « articles modules » repérables.

Les mots repérables sont ceux qui doivent attirer l’attention du lecteur parce qu’ils apportent une information nouvelle, ou parce qu’ils renvoient à d’autres informations. Ils sont les « nœuds du réseau que constitue la trame du texte », trame ou réseau passif dans le cas d’un texte imprimé, active dans le cas d’un hypertexte.

Richaudeau préconise de composer en gras ces mots clés lorsqu’ils représentent les concepts essentiels d’un document, de les souligner lorsqu’ils correspondent à des « nœuds d’un second niveau du réseau », et de composer en italique les noms propres ou d’organismes.

Selon Richaudeau, la délimitation actuelle des phrases par les règles de la typographie (un point suivi d’un espace pour marquer la fin d’une phrase et une majuscule pour marquer le début d’une autre) n’est plus du tout satisfaisante, voire obsolète et en tout cas inadaptée à la lecture de consultation, en survol. Ainsi, pour mieux mettre en valeur les phrases, qui sont un des points de repère essentiels d’un texte, Richaudeau suggère d’augmenter la valeur du blanc qui suit le point, d’éventuellement remplacer le point par un signe plus marqué (carré, losange…) ou bien d’augmenter la taille de ce point et de composer la majuscule de la phrase qui suit en gras.

L’article-module dont parle Richaudeau est une unité plus abstraite qu’il définit comme « un texte autonome typographiquement et rédactionnellement » qui « constituerait une unité d’information homogène, se suffisant en soi au sein du réseau d’informations d’un article ou d’un ouvrage. » Un article-module correspond donc à des informations qui viennent s’ajouter en plus, à des informations circonstanciées, qu’on peut délimiter dans un encadré, une police spéciale, etc. Richaudeau préconise de placer ces articles-modules sous forme de notes dans la marge extérieure, à hauteur de l’appel de note figurant dans le texte principal auquel il se rapporte.

3) L’édition entre biens et services

Face à ces bouleversements de fond sur la nature de certains textes, sur nos pratiques quotidiennes d’écriture et de lecture en réseau, il faut réexaminer notre question première : qu’est-ce que l’édition en ligne ? Interrogation qui a pour corollaires : Quel est le sens du métier d’éditeur en ligne ? Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau métier ? Le rôle de médiation de l’éditeur est-il en danger ?

Avant d’analyser concrètement le fonctionnement d’un échantillon de quatre éditeurs en ligne, on s’arrêtera ici à trois remarques.

En premier lieu, on constate que, malgré l’échec du e-book et des éditions 00h00.com, premier éditeur électronique français de littérature et d’essais, les autres éditeurs en ligne tiennent et de nouvelles structures apparaissent. Si les éditeurs traditionnels se montrent toujours circonspects ou dubitatifs, force est de constater que l’offre de livres numériques augmente et que, drainée par toutes les entreprises de numérisation du patrimoine (Google, Gallica, projet Gutemberg) et par le changement des modes de consultation du savoir qui s’accentuera avec les nouvelles générations, elle continuera d’augmenter.

Puis, comme on l’a vu, les maisons traditionnelles, grandes ou petites, commencent elles aussi à exploiter le potentiel de promotion, de fédération, de diffusion et de vente de l’outil Internet, même si, souvent, les compétences techniques d’informatique éditoriale appliquée à l’Internet leur échappent et qu’elles sont obligées de faire appel à des sous-traitants. Après une phase de transition et de méfiance, on entrerait donc dans une phase de convergence d’Internet avec les autres médias. De plus en plus, que ce soit du côté des maisons traditionnelles ou des maisons en ligne, on assiste effectivement à l’élaboration d’œuvres, de contenus et de moyens d’exploitation hybrides associant le Web à l’univers du papier. Des maisons d’édition créent des sites dédiés à des auteurs pour la parution d’un ouvrage ; des auteurs, comme Virginie Despentes à la rentrée 2004, créent des blogs pour promouvoir un roman ; des éditeurs publient sous forme de livre papier des textes à l’origine diffusés sur la Toile, comme La Maison des feuilles[4], en passe de devenir un livre culte ; les éditeurs en ligne proposent des ouvrages à la fois sous forme numérique et sous forme papier. De façon très nette, c’est dans la niche de ce que nous appelons les produits d’édition, c’est-à-dire des textes de littérature, souvent de piètre qualité, qui ont été créés dans un but uniquement marchand pour s’adresser à une cible spécifique de lecteurs-consommateurs, que ce type d’hybridation se développe le plus rapidement, sans doute parce que, là encore, un blog ou un forum, s’ils sont bien utilisés, créent des effets de marketing viral (buzz en anglais). Ainsi tout récemment, en avril 2005, les éditions La Musardine, un éditeur « traditionnel » spécialisé dans la littérature érotique, ont publié un livre qui est un blog fictif, une parodie du Journal de Bridget Jones : Le Journal d’Elsa Linux. Conjointement à la publication papier, ils ont développé en ligne le blog d’Elsa Linux, dont ils se sont servis, quelques jours avant la parution en librairie, comme d’un teaser.

Enfin, si nous avons entamé une phase accélérée de convergence entre Internet et les autres médias, dont l’édition, la période de transition n’est pas achevée pour autant. En effet, la nature même d’Internet (un réseau immense qui permet des synergies, des travaux en groupe, et où tout internaute adopte un comportement communautaire, se faisant le relais auprès de ses contacts, et ainsi de suite, d’actions spécifiques, de sites, de contenus, de fichiers qu’ils s’échangent) ébranle le système économique traditionnel de l’édition. C’est ce dont rend très bien compte J.-M. Salaün dans sa communication « L’Édition entre biens et services »[5], qu’il entame en partant du constat, partagé par nombres de professionnels, selon lequel « il y a contradiction entre une branche construite sur une économie de l’œuvre (édition) et un réseau structuré sur une économie de la consultation (Internet). »

Pour autant, comme Salaün le fait remarquer, cette contradiction n’est pas nouvelle, elle a toujours été au cœur de l’économie du livre, elle est due à la contradiction inhérente au livre qui est à la fois un objet, un produit, une valeur marchande, et une œuvre de l’esprit. Cette contradiction croise une logique commerciale et une logique culturelle de libre échange, ou logique patrimoniale, opposition mise en valeur encore récemment lors de la nouvelle loi sur le prêt payant en bibliothèques (frottement entre les contraintes des éditeurs, qui vendent des biens, et celles des bibliothèques, qui rendent des services).

Mais avec les nouvelles technologies numériques et Internet, cette contradiction est en train de s’exacerber. Elle touche toutes les industries culturelles (le livre mais aussi la presse, le cinéma et la musique) et mène à l’opposition de plus en plus vive et systématique entre le mouvement du Libre, qui est une remise en cause radicale des structures économiques, et le système actuel de vente de biens, de l’intermédiation et de la rémunération de la propriété intellectuelle, système qui tente tant bien que mal de se répandre sur Internet alors même que la culture de la gratuité et de la libre consultation y est bien ancrée. Cette opposition touche d’ailleurs les industries culturelles (cinéma, disque, presse, télévision, radio) dans leur ensemble, avec plus ou moins d’impact selon les secteurs. De telle sorte que nous revenons, encore une fois, à deux de nos interrogations de départ : Comment trouver un système économique viable, rentable, d’édition de texte de littérature sur Internet ? Le métier d’éditeur garde-t-il tout son sens sur le réseau, où tout internaute est à la fois consommateur et producteur d’information et peut relativement facilement s’auto-produire et d’auto-publier ?

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[1] Nous avons interrogé M. Olivier Gainon par téléphone en juin 2004.

[2] Harnad (S.), « Retour à la tradition orale : écrire dans le ciel à la vitesse de la pensée », trad. O. Bonis dans Salaün (J. -M.) et Vandendorpe (C.) [Dir], Les Défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions, Presses de l’ennsib, coll. « Référence », p. 258.

[3] Richaudeau (F.), Des Neurones, des mots et des pixels, Atelier Perrousseaux éditeur, 1999, p. 145.

[4] Danielewski (M.), La Maison des feuilles, trad. Claro, coll. « Denoël & D’Ailleurs », Denoël, 2002, 710 pages. (www.houseofleaves.com)

[5] Salaün (J.-M.), « L’Édition entre biens et services », dans Les Défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions, Presses de l’enssib, 2004, pp. 187-200.