troisième partie

Une rupture dans l’histoire de la littérature, de l’écriture et de la diffusion des textes

Internet et la révolution numérique changent les conditions de production, de diffusion, d’accès et de consultation du savoir, à tel point qu’on est en droit de se demander si nous ne sommes pas à la veille d’une révolution cognitive majeure.

Dans le domaine littéraire, des secousses, prémices de transformations radicales à venir, se font déjà sentir, qui mettent à mal la notion d’auteur telle que nous la connaissons aujourd’hui, notion érigée pas à pas depuis l’invention de l’imprimerie à la fin du xve siècle jusqu’aux grandes figures de l’auteur démiurge véhiculées par le courant romantique au xixe siècle et aux grandes codifications juridiques du xxe siècle, et érigent de nouveaux mythes et de nouveaux modèles de production du sens.

A/ La mort de l’auteur ?

Pascal, dans ses Pensées, soulignait déjà ce qu’il pouvait y avoir d’abusif et de ridicule dans la notion d’auteur en nous disant :

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : « Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. » Ils sentent leur bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feraient mieux de dire : « Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc. », vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur.

À la mitan du xxe siècle, l’annonce retentissante de La Mort de l’auteur faite par Roland Barthes, aussitôt reprise en fanfare par tous les structuralistes et par Michel Foucault, est une radicalisation de cette position même si, rappelons-le, cette provocante déclaration n’avait pas pour intention d’évacuer le rôle source, d’anéantir l’émetteur du texte littéraire, mais de renverser les perspectives « bourgeoises » qui ont longtemps prévalu dans les études littéraires et qui plaçaient l’auteur au centre de toute explication.

Aujourd’hui, alors que paradoxalement le droit d’auteur n’a jamais été si bien reconnu dans les dispositifs juridiques, la notion d’auteur est en train de se dissoudre. Car dorénavant tout le monde peut s’improviser auteur et surtout, travail collectif en réseau aidant, reprendre, sampler, citer les textes est redevenu un mode opératoire de (re)créations.

1)     Les phénomènes de désintermédiation

Beaucoup pensent qu’une des conséquences majeures de la révolution numérique et des réseaux informatiques est un phénomène de désintermédiation. Ce phénomène intervient à plusieurs niveaux. Au niveau des chaînons de production et de fabrication des textes d’abord puisque, comme nous l’avons vu dans notre première partie, les progrès en matière de prépresse et l’apparition de l’impression numérique permettent dorénavant d’accélérer le processus et de sauter nombre d’étapes intermédiaires. Au niveau de la jonction entre l’auteur, l’éditeur et le lecteur ensuite puisque, s’il le souhaite, un auteur peut techniquement assez facilement créer son site Web et donc communiquer directement avec des lecteurs sans pour autant devoir faire appel aux services d’un éditeur. Et la question ne se pose pas seulement pour le livre : elle agite brutalement le monde du disque comme les phénomènes de partage p2p l’ont récemment révélé.

Néanmoins, il faut relativiser ces phénomènes. Car si de façon certaine, des étapes intermédiaires disparaissent…d’autres apparaissent elles aussi. Ainsi, comme nous l’a rappelé Olivier Gainon, certes l’utilisation d’un site Internet peut permettre à un éditeur de s’autodiffuser, mais encore faut-il savoir correctement le référencer !

2)     Problème de l’autorité et de la légitimité sur Internet

À la suite de ce phénomène de désintermédiation, qui effraie tant les éditeurs, beaucoup pointent du doigt le problème souvent décrié de l’absence d’autorité et de légitimité sur Internet. Il est certain que, puisque chacun peut facilement et plus ou moins librement (selon qu’on habite en Chine ou en Europe) s’exprimer sur Internet à la vue et au su de tous, nous trouvons de tout sur la Toile : des blogs d’adolescents ou de fans, des sites pornographiques, de faux sites institutionnels, des arnaques, des rumeurs propagées à la vitesse de l’éclair, le travail d’un étudiant lambda dont la fiabilité peut laisser à désirer, le compte-rendu d’un amateur, etc. Néanmoins, tout ce qui est sur Internet n’est que le reflet de ce qui se passe dans la vie de tous les jours, sous nos yeux, dans notre quartier.

Ce problème de l’absence d’autorité est un faux problème : à côté des supercheries, des sites de désinformation, l’internaute a à sa disposition quantité de sites qui créent de la référence. Prenons le domaine littéraire. Le site Fabula.org est un site créé par des chercheurs en littérature et en linguistique. Il est un site qui fait référence et qui créé des chemins de référence à travers la Toile, d’une part parce que les gens qui le font vivre sont des spécialistes, d’autre part parce que Fabula contient un annuaire critique de liens vers des sites dédiés à la littérature. Fabula référence notamment quelques sites d’éditeurs traditionnels, et n’hésite pas au passage à les critiquer, aussi bien par la positive que par la négative. Ces sites de référence existent dans tous les domaines. Comme on l’avait vu en première partie, le site Revues.org a pour ambition, lui aussi à travers la réalisation d’un annuaire, d’établir des tracés, des feuilles de route permettant aux internautes de naviguer sans trop se perdre dans les îlots en ligne consacrés aux sciences-humaines.

Ce problème de l’absence d’autorité tient plutôt à la jeunesse du média Internet. Un site ou un blog, même de très bonne qualité tant par son contenu que par sa forme, n’est pas encore bien accepté comme élément de sens et de référence dans le champ intellectuel habitué à s’en remettre aux autorités (institutionnelles, éditoriales, universitaires, etc.) classiques. Mais les éditions Gallimard, lorsqu’elles ont été créées, faisaient-elles autorité ? Peut-on être sûr du contenu d’un livre ?

Dans les prochaines années, de nouveaux moyens de légitimation (à côté du nom de domaine, de l’ergonomie et de l’aspect général du site, etc.) seront à coup sûr inventés. N’oublions pas que la structure des livres telle que nous la connaissons (page de titre, mention de l’auteur, rappels bibliographiques) n’est pas apparue du jour au lendemain avec l’imprimerie. Les premiers ouvrages imprimés ressemblaient effectivement à s’y méprendre aux manuscrits, ce qui fait dire aux historiens du livre Lucien Febvre et Henri-Jean Martin :

Que les premiers imprimeurs se soient efforcés de copier exactement, et parfois de reproduire servilement, les manuscrits qu’ils avaient sous les yeux, il n’y a là, en vérité, rien qui doive nous étonner (..). Comment les premiers typographes auraient-ils pu concevoir, pour les livres imprimés, un aspect différent de celui des manuscrits qui leur servaient de modèle ? (..) Constatons donc que l’apparition de l’imprimerie n’entraîne pas de révolution soudaine dans la présentation du livre : elle marque seulement le début d’une évolution (..).[1]

De même que la page de titre, véritable état civil du livre permettant au lecteur de très rapidement cibler son contenu, n’est apparue que relativement tardivement, de même nous n’avons pas encore été témoins de toutes les possibilités de référence, de structuration et de consultation que recèlent Internet et les technologies numériques. Et tout comme les premiers typographes copiaient l’aspect des manuscrits, les concepteurs des e-books n’ont fait que tenter, bien imparfaitement, de copier le livre imprimé.

3)     Les œuvres collectives : le Manifeste de La Pieuvre d’écrivain.tk

La notion d’auteur telle que nous la connaissons doit beaucoup à l’imprimerie :

Dernier métier enfin, lié à l’imprimerie et né grâce à elle : le métier d’auteur, au sens moderne.
L’auteur tirant bénéfice de la vente des exemplaires d’un ouvrage par lui composé : ce système est aujourd’hui passé dans les mœurs, mais on mit longtemps avant de le concevoir et de l’admettre ; on ne pouvait guère d’ailleurs l’imaginer avant l’apparition de l’imprimerie. Certes, les manuscrits faisaient l’objet de reproductions en séries de la part des copistes ; mais comment concevoir au Moyen Age que ceux-ci rémunèrent l’auteur d’un texte dont ils n’avaient pas le monopole – et que tout le monde, après tout, avait le droit de copier ? [2]

La point central de la notion d’auteur moderne réside dans la notion de propriété qui, aujourd’hui, commence à être mise à mal. Le Web littéraire regorge de sites d’écriture collective qui sapent le côté figé et borné de la notion d’auteur et qui, comme la Revue des Ressources avec l’invention du terme « collectuel », réfléchissent à l’élaboration de statuts (dans le texte et hors le texte) nouveaux. Il ne s’agit pas là bien sûr de s’en prendre à l’auteur, ni de vouloir à toute force éradiquer son empreinte, ni de vouloir lui ôter tout moyen de rémunération, moyens d’ailleurs bien imparfaits puisque rares sont ceux qui peuvent vivre de leur création ; mais de penser à d’autres systèmes de reconnaissance et de protection qui n’aient pas pour effet de bloquer les autoroutes de l’information par des péages et autres privilèges archaïques.

Ecrivain.tk est un de ces sites d’écriture collective. Il propose aux écrivains cinq univers de création différents. Dans chacun d’eux, chacun écrit des textes sans signature, textes qui peuvent être modifiés par n’importe quel autre participant. Évidemment, ce mode de fonctionnement n’est pas sans poser certains problèmes de cohérence, pour une part résolus grâce à la restriction du nombre des participants. Les créateurs d’écrivain.tk en ont bien conscience, mais ils comptent mener leur expérience à bout. Tous les participants se fondent en fait en une nouvelle entité auctoriale, basée sur le collectif (ou le « collectuel »), sorte de melting-pot de styles qu’ils nomment La Pieuvre. Sur la page d’accueil du site, un lien renvoie l’internaute à un Manifeste où ils expriment leurs conceptions théoriques et dans lequel ils abordent à plusieurs reprises la notion d’auteur. Morceaux choisis de ce Manifeste signé La Pieuvre et daté de janvier 2005 :

(..) J’affirme, que la disparition de l’auteur dans le style est un leurre. Néanmoins, il doit être possible de noyer l’instance auctoriale.

Pour cela, ayons recours au collectif, primauté du texte qui se modifie de la main anonyme. Pour cela n’hésitons pas à multiplier les voix qui prennent la parole au sein du récit. Multiplication des narrateurs intra et extradiégétiques, multiplication des auteurs, et utilisation du canular. J’en arrive donc à cerner les enjeux de la modification, l’essence même d’ecrivain.tk. Celle-ci est le sens même de la disparition de l’auteur au profit du texte, sur le chemin de l’utopique roman total. (..)

Cependant, il ne s’agit pas tant d’anonymat que de collectif.

Les auteurs d’ecrivain.tk se regroupent autour d’une même réflexion sur le genre romanesque et autour d’une même volonté d’aboutissement, aussi illusoire que cela puisse paraître. L’anonymat en effet n’est pas une nouvelle donne. Combien de copistes du Moyen Âge ont en effet modifier pour le pire et pour le meilleur telle ou telle œuvre qui nous est parvenue sous plusieurs formes sans que l’on puisse définir avec certitude ce qu’a pu être strictement l’hypotexte réel. (..)

Que dire de la particularité du support ? Internet ! Les textes sont en ligne, les textes sont gratuits, les textes sont un don. La notion juridique d'« Auteur » comme source et origine est relativement récente, puisque fixé au du début 16e s. contre la multiplication des textes grâce à l'imprimerie. Par ailleurs, en règle général, la reproductibilité technique des arts fin 19e a considérablement changé la donne. (voir Walter Benjamin, je n'y reviens pas.) Mais Internet aussi, il n'y a pas de duplication, ni de reproduction, il y a omniprésence de l’œuvre. Plus de Pôle. Là où il y a un pc connecté, il y a les textes. Le texte est sorti du livre. Il est devenu incontrôlable, voué à faire des petits, quelque part, forcement. (..).

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[1] Febvre (L.), Martin (H.-J.), L’apparition du livre, 1958, Paris, Albin Michel, édition de 1999, pp. 112-113.

[2] Ibid, p. 233.