Internet et ses flux quasi indomptables d’informations, Internet, espace de champ informationnel continu, mouvant et en constante extension, fascine bon nombre de créatifs. Si les « Net artistes » sont plus nombreux dans les domaines liés à l’image et au son, les écrivains ne sont pas en reste.
Au-delà des textes cyberpunks et autres genres connexes à la science-fiction, Internet est en train de réactiver certains mythes, d’en inventer de nouveaux, et les technologies informatiques permettent l’élaboration de nouveaux jeux et modes d’écriture ; tous phénomènes qu’un éditeur de littérature doit observer de près.
Nous avions dit déjà plus haut que l’étiquette de « littérature hypertextuelle » englobait plusieurs types de textes de littérature, dont certains à la lisière du monde des mots et du monde des images.
Il existe comparativement beaucoup plus d’œuvres appartenant (mais finalement, tout texte présent sur le réseau devient de l’hypertexte) à ces catégories sur le Web anglo-saxon, notamment américain, que sur le Web francophone. En 1998, en Allemagne, le journal Die Zeit a créé un concours de littérature hypertextuelle. Au bout de deux années, suite à la faible qualité des œuvres participantes et à divers problème d’organisation, le prix a disparu. Il y a fort à parier pourtant que de telles initiatives reprennent bientôt car la qualité des œuvres hypertextuelles et leur confort de consultation ne cessent d’augmenter.
L’existence de ces œuvres posent des problèmes importants aux bibliothèques qui, dans un proche avenir, vont mettre en place des systèmes de conservation dans ce domaine. Le site américain Eastgate system est une sorte d’éditeur de textes hypertextuels, sa base d’œuvres hypertextuelles est très importante. Il vient de lancer une opération de conservation d’œuvres hypertextuelles, essayant de sensibiliser et d’y faire participer les internautes. Enfin tous ces phénomènes, par effet de ricochet, influencent les « écrivains traditionnels ». Ils peuvent les fasciner, comme les inquiéter. Récemment, il y a deux ans, le romancier français Philippe Vasset a écrit un roman (Exemplaire de démonstration) dont l’intrigue est fondée sur le Scriptgenerator, un logiciel qui permet, à partir d’un stock de tous les grands récits de l’humanité, de créer tous types de textes de tous genres utilisables par tous les secteurs (radios, télévision, cinéma, bédé, littérature) de l’industrie du divertissement qui peut dès lors se passer des créatifs et fonctionner rigoureusement selon le même modèle que n’importe quelle autre industrie. Il reste que ce roman est plus un pamphlet dirigé contre les phénomènes actuels de concentration des secteurs de l’édition, de la presse et des industries de la culture dans leur ensemble qu’une dénonciation acerbe des jeux de génération automatique de textes aléatoires.
Sous l’influence d’Internet et des technologies numériques, les mythes du labyrinthe et de la Tour de Babel d’une part, et les listes, les compilations et collections de toutes sortes, les cartes et les Index d’autre part sont devenus parmi les figures qu’on retrouve le plus chez les artistes et les écrivains contemporains.
Le cas du
roman fantastique La Maison
des feuilles de
Mark Z. Danielewski est exemplaire. Avant d’avoir pu trouver un
éditeur, cet
imposant roman de près de 700 pages avait été
publié sur un site Internet
réalisé à cette occasion et le texte jouait bien
entendu sur des renvois hypertextes.
Jeu de piste et
essai faussement académique, ce récit fantastique, qui
abîme les instances
énonciatives et multiplie les leurres et les canulars de toute
sorte est
fondé, aussi bien dans sa structure que dans son propos, sur le
mythe du labyrinthe.
L’intrigue fantastique a trois volets. Un journaliste photographe s’installe avec sa famille dans une maison. Le journaliste place des caméras dans toute la maison et filme en continu la nouvelle vie de sa famille. Puis, à l’aide des vidéos, il réalise que sa maison bouge, qu’une des pièces a tendance à changer de forme. Pour finir, cette pièce s’avère être un véritable labyrinthe insondable dont il va entreprendre l’exploration avec une équipe d’aventuriers. Certains y trouveront la mort. Chaque exploration est filmée. Ces événements, au centre du récit, sont présentés comme étant vrais puisque les enregistrements du journaliste créent de véritables débats d’experts chez les chercheurs et une inflation éditoriale de publications d’essais à ce sujet. Le second narrateur, Zampano, tente de trouver un sens à ces vidéos. Il écrit une sorte de mémoire de recherche à ce sujet dans lequel il multiplie les hypothèses d’interprétation, à grands renforts de jeux de citations d’écrivains et de philosophes bien réels (Freud, Foucault, etc.) mais aussi de faux universitaires et de faux ouvrages. A la mort de Zampano, un jeune homme paumé, tatoueur à Los Angeles, trouve le texte du vieil homme et se met, lui aussi, à l’annoter et à raconter sa vie dans les marges.
La mise en page de La Maison des feuilles a été l’objet de soins tout particuliers. Le récit de chaque narrateur est écrit dans une police différente. Pour rappeler la forme originelle publiée sur Internet, le mot maison, dès qu’il est utilisé, est mis sous style hypertexte (soulignement et couleur bleue). Au fur et à mesure qu’on progresse dans le récit, au fur et à mesure des explorations du labyrinthe, la mise en page devient de plus en plus chaotique : tableaux, colonnes, pages blanches, transformations de textes, calligrammes, etc. En outre, le flot du récit est souvent interrompu par des longues listes qui se suivent sur plusieurs pages, des index et des glossaires. Ainsi, à un point donné du texte où le mot architecture apparaît, suit une liste de plusieurs pages exclusivement composée de noms d’architectes.
Malgré sa forme pour le moins déroutante, La Maison des feuilles a connu un grand succès (en France l’ouvrage est épuisé) et de nombreux lecteurs bien réels poursuivent le travail d’exégèse de Zampano sur Internet…ou sur support papier.
[1] Cf. Bourriaud (N.) et Mangion (E.) [Dir.], Catalogue de l’exposition Playlist, Palais de Tokyo et éd. Cercle d’Art, 2004, 224 pages.